Les Iles Chausey

 

LA DEUXIEME GUERRE MONDIALE

Après l'invasion de la France par l'Allemagne, Chausey vit un jour débarquer une escouade de l'armée d'occupation qui prit possession de cette poussière d'Europe. Mais avec Jersey et Guernesey occupées, les îlots aux alentours et toutes les côtes normandes et bretonnes, l'entretien d'une garnison sur place ne présentait aucun intérêt militaire stratégique, aussi le commandement allemand décida-t-il qu'une simple visite bi-hebdomadaire suffirait pour marquer sa puissance. Plus tard, la menace de l'évacuation de ses habitants provoqua quelques remous dans l'île. En effet, la kommandantur de Saint-Malo avait reçu l'ordre du gouverneur de Paris de vider l'île de ses insulaires.

 

Contacté par Louis Renault qui avait eu vent du projet, Marin Marie se rendit à Saint-Malo avec un bon d'essence et un laissez-passer que ce dernier avait pu lui procurer, muni de son autorisation de voyage et d'un exact recensement des îliens -qui se trouvaient être 85 exactement- avec en face de chaque nom la date d'arrivée sur l'île ou né sur place. Le plus récent habitant était Baptiste Longo, italien d'origine arrivé à Chausey en 1922 pour la reconstruction du château et resté au service de Renault à Chausey.

 

Marin Marie plaida donc sa cause auprès du général commandant la place de Saint-Malo. Apprenant le nombre d'habitants et la taille de l'île, l'officier répondit qu'il pensait que la communauté était beaucoup plus importante et l'île bien plus grande; aussi décida-t-il de surseoir à l'évacuation. Le vent de l'histoire avait évité Chausey.

 

Daisy Mae Scraggs

 

Chausey, 8 juin 1944. Depuis deux jours, l'île perçoit les murmures de la guerre dans le vrombissement lointain et inhabituel des escadrilles d'avions qui survolent sans arrêt les côtes proches du débarquement.

 

Depuis quatre ans, les Chausiais vivent hors du monde et du temps, hormis la visite du "Daniel ", chalutier de Boulogne réquisitionné par les Allemands et chargé du ravitaillement et de la surveillance de l'île.

 

A 10 heures ce matin-là, tous les Chausiais épient le ciel bas et couvert à cause de la tempête des jours précédents. Ils écoutent quelque chose d'inconnu pour eux, une bataille aérienne; et tout à coup, 1,2,3,4 puis 5 ballons blancs crèvent les nuages et s'éparpillent doucement.

 

Plusieurs personnes montées sur le Fort regardent, étonnées, ces points blancs descendre vers eux. Soudain, un énorme avion surgit en tourbillonnant. Les moteurs hurlent, le voici à moins de cinq cents mètres au-dessus du Sund et une énorme explosion déchire l'air. Pierre Leperchois raconte que, juché sur le Fort, ses yeux de quinze ans écarquillés par le spectacle, il dû abandonner son observatoire et se mettre à l'abri sous les voûtes pour éviter la pluie d'une multitude d'objets projetés par l'éclatement de l'appareil.

 

Un Liberator, bombardier lourd de l' U.S Air Force, venait de s'écraser sur Chausey.

Lorsque Pierre remonta à son poste d'observation, plusieurs incendies s'étaient déclarés en divers points de l'île, et il avait eu le temps d'apercevoir un autre avion s'abîmer en mer sous Bretagne, un Messerschmitt abattu par les mitrailleuses du bombardier américain.

 

Mais laissons la parole au lieutenant Ogden, pilote de "Daisy Mae Scraggs" :

 

"Le 8 Juin 1944, notre groupe de bombardiers, le 446e groupe de B 24 Liberator, à cause d'un temps couvert, n'a pas attaqué sa cible initiale, la piste d'aviation de Laval et a largué ses bombes sur la gare de Granville, au travers d'un ciel nuageux, rendant les résultats aléatoires et invisibles. Notre escadrille fut attaquée par 15 chasseurs M E109. Aussitôt après avoir quitté notre objectif vers 10h30, l'avion a été mitraillé et le feu s'est tout de suite déclaré dans le fuselage. Les moteurs 1 et 2 furent touchés. Il gagnait si rapidement que nous risquions d'exploser à tout moment et j'ai donné l'ordre d'abandon.

 

Le sergent Leedy Lewis fut tué en vol. Il venait juste d'appeler de sa tourelle supérieure: "Capitaine! J'en ai eu un !", avant d'être fauché par une rafale de 20 mm. Mais, à ma connaissance, tous les autres ont sauté malgré le fait que nous étions au-dessus de l'océan.

 

"Daisy" explosa peu après notre départ et les morceaux tombèrent sur l'île de Chausey qui, à mon grand étonnement, s'offrait à mon regard juste en dessous. Cinq membres de l'équipage, dont moi-même, furent secourus et récupérés par des pêcheurs de l'île Chausey. Malgré les recherches, les autres ne purent être retrouvés sur le moment. Le sergent Griffith, par exemple, fut un des premiers à sauter et il n'était pas blessé. Je pense que, tombé trop loin en mer, il s'est noyé ainsi que Allaman, Nace et Sawyer. Le corps de Leedy fut retrouvé dans l'épave de l'avion et nous l'avons inhumé sur l'île. Plus tard, après la guerre, les autorités U.S sont venues le chercher et il repose maintenant au cimetière militaire de Saint-James".

 

Pierre Leperchois et ses camarades regardaient tomber ces petits ballons (c'est ainsi qu'il décrivit les parachutes, car il n'en avait jamais vu) qui s'étaient disséminés. L'un tomba au pied du phare, deux à Roc-Ner et deux réussirent à viser la minuscule roche de Conchée. C'est là que les Chausiais, partis en Doris à leur secours, trouvèrent ces grands gaillards empêtrés dans leur toile.

 

Léopold Gosselin et Jean-Marie Thevenin arrivèrent juste à temps pour rattraper celui tombé au bout du phare. Gravement blessé à la tête et évanoui, il était en train de couler. Frank D Dileva, soigné par le curé et les femmes de l'île, resta quelques jours inconscient mais ensuite son état s'améliora rapidement. Les cinq hommes restèrent tout un mois, partageant la vie des habitants et sortant en mer pêcher le homard qui était devenu le plat de base dans les cuisines de l'île. La conversation se faisait par l'intermédiaire de Baptiste Longo et Frank Dileva, lui aussi d'origine Italienne.

 

Avant d'évacuer Granville, les Allemands vinrent dans la nuit du 9 juillet 1944 chercher ces prisonniers, qui se gardaient tous seuls, pour les emmener en captivité dans un lieu moins confortable que Chausey... un stalag en Pologne.

 

Après la libération, Frank Dileva est revenu à Chausey, et plusieurs fois par la suite. Sa dernière visite date de 1993 et il compte bien revenir encore.

Trois des cinq hommes disparus ne furent jamais retrouvés. Aujourd'hui, tout ce qui reste de "Daisy Mae Sgraggs" est un morceau d'hélice gravé au nom de Leedy Lewis, "dead in action", exposé en ex-voto dans la chapelle.

 

Pilote

Lieutenant James Q. Ogden, rescapé

Co-Pilote Lieutenant Raymond J. Morris, rescapé
Navigateur et bombardier Lieutenant William L. Lauten, rescapé
Mitrailleur avant et mécanicien Lieutenant Walter R. Allaman, disparu en action
Mitrailleur tourelle supérieure Sergent Lewis B. Leedy, tué en action
Radio opérateur Sergent George H. Rupard, rescapé
Mitrailleur tourelle sous fuselage Sergent George E. Griffith, disparu en action
Mitrailleur tourelle droite Sergent William R. Nace, disparu en action
Mitrailleur tourelle gauche Sergent William A. Sawyer, disparu en action
Mitrailleur de queue Sergent Frank D. Dileva, rescapé

 

Il est à noter que l'âge de ces dix hommes au moment des faits allait de19 ans à 26 ans pour Ogden.

 

Deux soldats allemands sont toujours enterrés à Chausey, dans des sépultures anonymes. L'un, probablement sous-marinier d'après les témoins encore vivants qui se souviennent de son uniforme, gît dans le Port Marie, près de l'ancien poste du câble télégraphique, l'autre très jeune adolescent, sous la petite plage face au presbytère.

Peut être qu'un jour quelqu'un s'intéressera à eux.

 

En mars 1945, lors du débarquement surprise d'un commando Allemand à Granville, Chausey fut cette fois une cible sciemment visée par l'ennemi. Après l'attaque de Granville, la canonnière retournant à Jersey lâcha deux salves dont l'une traversa la cuisine du Phare ou madame Hénon préparait le café du matin, sans mal pour elle heureusement. L'autre écorna un coin de la chapelle.

 

île... était une fois Chausey (1900-1999) - Jean-Michel THEVENIN

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On ne choisit pas de devenir Chausiais, c'est Chausey qui sélectionne ceux qui resteront un jour, une semaine, ou un siècle.